1948 et les espoirs des féministes
Eugénie Niboyet (1796-1883) incarne ce que l'on nomme désormais "le féminisme quarante-huitard". Ces femmes ont en commun d'avoir fréquenté les milieux du saint-simonisme dans les années 1830, puis d'avoir entretenu d'étroites relations avec le mouvement fouriériste.
Issue d'une famille bourgeoise protestante et intellectuelle, Eugénie Niboyet s'est rapidement imprégné de ces expériences socialistes et utopistes.
En 1833, elle fonde à Lyon un hebdomadaire, "Le Conseiller des femmes" destinées aux bourgeoises et aux ouvrières. ''"Nous n'écrivons pas pour les esprits étroits qui veulent borner la femme aux soins du ménage. Les femmes n'ont plus à acquérir leur liberté, mais à l'exercer"'' annonce-t-elle dans son premier numéro.
Mais la reprise en main morale du pays par le nouveau souverain Louis-Philippe anéantit tous les espoirs de progrès social et humain.
Il faut attendre cette fameuse année 1848 pour entrevoir la lumière.

La République de 48
Après les émeutes du 23 février 48, entraînant l'abdication de Louis-Philippe, les révolutionnaires forment un gouvernement provisoire, dirigé par Alphonse de Lamartine, qui proclame immédiatement la République. En dix jours, les réformes s'enchaînent : abolition de la peine de mort en matière politique, création d'un ministère du travail (la journée de travail est limité à dix heures), liberté de presse et de réunion et élections au suffrage universel. La République "romantique" laisse espérer les espérances les plus folles. L'effervescence est à son comble.

La Voix des femmes
C'est le moment choisi par Eugénie Niboyet pour créer "La Voix des femmes, le journal socialiste et politique, organe d'intérêts pour toutes les femmes".
La directrice et fondatrice est secondée par de vieilles connaissances, Désirée Gay, vice-présidente et Jeanne Deroin, secrétaire générale. En préambule, le journal annonce que ''"les hommes ne seront reçus dans les locaux que présentés par une dame Sociétaire"''. L'éditorial d'Eugénie dans le premier numéro du 20 mars 48, cadre les enjeux : ''"une grande révolution vient de s'accomplir. Cataclysme moral d'idées plus rapides que l'onde, en quelques jours elle a débordé la France, en quelques mois, peut-être elle aura débordé l'Europe. Les glorieux promoteurs de cette éclatante victoire ont eu tous les partis pour historiens, tous les journaux pour tribune ! Et pourquoi donc, à son tour, la femme ne mêlerait-elle pas sa voix à ce Te Deum général, elle qui donne des citoyens d'Etat, des chefs de famille ? LA LIBERTE, L'EGALITE, LA FRATERNITE appellent le genre humain aux mêmes prérogatives ; honneur à cette trinité sainte qui accordera aux femmes des droits de citoyenneté leur permettant de s'élever intellectuellement et moralement à l'égal des hommes"''.
 

Refus violent de G. Sand... L'ensemble des questions lié à l'émancipation de la femme seront abordées, la légalisation du divorce, la citoyenneté et surtout le droit de vote. "La Voix des femmes" revendique, d'emblée, une place pour les femmes dès les prochaines élections de l'Assemblée constituante prévue le 23 avril 48. Eugénie Niboyet propose même à George Sand de se présenter : ''"le représentant qui réunit nos sympathies, c'est le type un et une, être mâle par la virilité, femme par l'intuition divine, la poésie : nous avons nommé George Sand"''. Irrité, l'écrivain refuse violemment : ''"Il ne faut pas que les femmes interviennent dans les affaires publiques parce que les conditions sociales sont telles que les femmes ne pourraient pas remplir honorablement et loyalement un mandat politique"''. Premier échec.

Un vibrant échec...

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Fermeture des clubs de femmes Le journal somme Lamartine de s'engager personnellement sur le sujet. Mais le poète louvoie avant de reculer. Un à un, les hommes politiques trahissent la cause des femmes. Le vent a tourné. La nouvelle Assemblée prend peur devant tant d'audace. Le 15 mai, les leaders de la gauche (Louis Blanc, Auguste Blanqui, Ledru-Rollin) sont éliminés. Les clubs de femmes sont fermés. Toutes les libertés, chèrement acquises depuis quatre mois, sont remises en cause.C'est dans ce climat délétère qu'Eugénie Niboyet, désabusé devant ce rêve brisé, lance, le 18 juin, un dernier appel que nous vous proposons, avant la fermeture définitive de son journal.Les réactions suivent les Révolutions. Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, ces femmes de 48 seront rejetées, humiliées et emprisonnées avant l'exil. Suzanne Voilquin se retranchera aux Etats-Unis, Jeanne Deroin à Londres et Désirée Gay en Belgique. Eugénie Niboyet, elle quittera définitivement la vie politique et militante pour retrouver ses terres genevoises.La restauration de Napoléon III va briser l'élan féministe pour quelques décennies avant que d'autres, dont Maria Desraismes, reprennent le flambeau... 

Lire ici un extrait de "Intervention morale de la femme", un texte d'Eugénie NiboyetTous les articles sur le féminisme dans nos pages ici !

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