Incursion dans la littérature indienne. Incursion en Inde. Une fois n'est pas coutume... L'avons-nous jamais fait ? L'Inde est peu connue. Pas inconnue certes, mais totalement méconnue. On en connaît pourtant l'histoire récente, marquée d'un so british colonialisme et d'une indépendance qui fera date dans l'émancipation du Tiers-monde. On la regarde à peine s'affranchir aujourd'hui, discrètement mais efficacement, du joug de l'impérialisme. La décision du gouvernement indien d'assumer seul, en refusant catégoriquement toute aide financières ou logistique extérieure, les conséquences du désastre du Tsunami, le coup de force de Mittal dans le ventre mou d'un des fleurons de l'économie française en ont été deux brillantes démonstrations...
Ce pays à l'allure de continent est appelé à devenir une des nations majeures de demain. Il est temps de mettre à jour les disques durs assoupis de nos à priori.
La littérature sert à cela. Les auteurs contemporains indiens peuvent nous aider à pénétrer l'Inde nouvelle. Tiens, au hasard, lisons une femme. Histoire de balayer d'un grand coup la misogynie convenue de l'Inde au passage...

Rupa Bajwa a tout juste trente ans, elle est originaire d'Amritsar, une ville du nord du pays. Son premier livre a presque déjà fait le tour de monde et arrive tout juste en France. Le vendeur de saris nous raconte l'Inde de maintenant. L'Inde qui s'ébroue de ses carcans ancestraux et coloniaux. Qui se débat entre ses combats éternels, la misère des plus pauvres, l'arrogance des nantis. Il n'est pas question d'intouchables dans le roman de Rupa, mais bel et bien de nouvelles castes...

C'est l'histoire de Ramchand...

C'est la nouvelle bourgeoisie, commerçante, industrielle ou encore intellectuelle, qui domine maintenant les miséreux, en les maintenant écrasés, les pieds et les mains liés, l'esprit anéanti, dans une vie de labeur sans espoir d'échappée. Son pouvoir s'exprime encore et toujours au travers de codes éhontés, dissimulés dans les nuances subtiles des étoffes des saris et la maniement de la langue anglaise, au mépris des règles les plus élémentaires de l'humanité et de la civilisation ou même des lois en vigueur. Cette nouvelle classe indienne exploite une main d'œuvre pléthorique au-delà du concevable, en appliquant sa propre justice jusqu'à ce que mort s'ensuive...

Ramchand est ce vendeur de saris choisi par Rupa pour nous conter l'Inde moderne. Ramchand a été condamné depuis l'enfance, dès la mort accidentelle de ses parents. Cela fait onze ans maintenant. Depuis il déroule des mètres et des mètres d'étoffes sous les bavardages, les rires et les sarcasmes des femmes aisées dans une boutique située au cœur du vieux bazar d'Amritsar... Un jour, une étincelle agite son esprit et met en branle une énergie enfouie. Il va acheter des livres en anglais et va s'acharner à les déchiffrer seul, enfermé dans sa petite chambre pouilleuse. Il va tenter de s'échapper de son enfermement "chambre-boutique, noutique-chambre" pour aller vers la lumière. Mais la lumière brûle souvent.

Publicité
Publicité
Sous son éclat d'apparat, son semblant de liberté, Ramchand va découvrir la vraie couleur de la misère et de l'anéantissement. Comme celle de Kamla, une si jolie, mais si pauvre et si vulnérable femme qu'elle deviendra folle de douleurs, d'alcool et de violences... Comme celle de Lakhan et de sa femme, dont les deux fils ont été tués lors d'une descente meurtrière dans le temple d'Or, lieu de culte sikh, sur ordre d'Indira Gandhi. "Ca ne peut pas continuer comme ça. Un jour tout changera. Je vais faire quelque chose" dira Ramchand au couple éploré dans un accès de fureur contre cette injustice qu'il ne peut plus tolérer. Mais en Inde aujourd'hui, la richesse et la pauvreté se conjugue toujours à la qualité des étoffes des saris...

Le vendeur de saris, de Rupa Bajwa, Editions des Deux Terres, 20,50 euros