''George Sand - Sixième et dernière "Lettres à Marcie", parue dans "Le Monde" du 27 mars 1837 (inédit)''.

Enseigner la philosophie aux jeunes filles
Les femmes, dites-vous, ne sont pas philosophes et ne peuvent pas l'être... Si vous ramenez le mot de philosophie à son sens primitif, amour de la sagesse, je crois que vous pouvez, que vous devez cultiver la philosophie. Je sais qu'aujourd'hui on donne le titre de philosophes aux hommes les moins voués à la pratique de la force et de la vertu. Il suffit qu'on ait étudié ou professé la science des sages, ou seulement qu'on ait rêvé quelque système de législation fantastique, pour être gratifié du titre que portèrent Aristote ou Socrate. Mais l'œuvre de la philosophie est ouverte à vos regards, et vous pouvez y puiser tous les secours dont votre âme a besoin. C'est une œuvre immense, éternelle ; une sorte d'encyclopédie de l'intelligence commencée avec le monde, et à laquelle le progrès de chaque siècle, résumé par la parole ou l'action de ses grands hommes, vient apporter son tribut de matériaux. Ce travail ne finira qu'avec la race humaine, et il faudrait nier la raison et la vérité avant de prouver que cette seule vraie richesse, ce seul légitime héritage de l'humanité n'est accessible qu'à certains élus. Chaque âge, chaque sexe, chaque position sociale y doit trouver un aliment proportionné à ses forces et à ses besoins. On enseigne la philosophie aux jeunes garçons ; on devrait nécessairement l'enseigner aux jeunes filles.

 

Le mâle est d'une essence supérieure...
Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d'une volonté susceptible d'être éclairée, l'exercice d'une persévérance raisonnée. Beaucoup d'hommes aujourd'hui font profession d'affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d'une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et si j'étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l'amie d'un homme qui s'intitulerait mon dieu : car au-dessus de la nature humaine je ne conçois que la nature divine ; et, comme cette divinité terrestre serait difficile à justifier dans ses écarts et dans ses erreurs, je craindrais fort de voir bientôt la douce obéissance, naturellement inspirée par l'être qu'on aime le mieux, se changer en haine instinctive celui qu'on redoute le plus. C'est un étrange abus de la liberté philosophique de s'aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu'à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu'il y a de plus étrange encore, c'est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l'argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. Réciproquement l'erreur affreuse de la promiscuité est soutenue par les hommes qui défendent l'égalité de nature chez la femme. De sorte que deux vérités incontestables, l'égalité des sexes et la sainteté de leur union légale, sont compromises de part et d'autre par leurs propres champions. Les aphorismes maladroits de la supériorité masculine n'ont pris cette âcreté, je vous l'ai dit, qu'à cause des prétentions excessives de l'indépendance féminine.

 

Hommes, femmes et inégalités

L'égalité n'est pas la similitude L'égalité, je vous le disais précédemment, n'est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu'on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l'homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l'identité des facultés de la femme avec celles de l'homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles; mais, si la femme n'est pas destinée à sortir de la vie privée, ce n'est pas à dire qu'elle n'ait pas la même dose et la même excellence de facultés applicables à la vie qui lui est assignée. Dieu serait injuste s'il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d'elle ; autant vaudrait mieux l'avoir accouplée à quelque race d'animaux imparfaits. A ce point de vue, il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l'homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l'anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l'état d'androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l'homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n'aurait pas l'intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu'à l'homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n'aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s'y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l'existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l'homme, qu'on tranche donc tous ses liens, qu'on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu'on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu'on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n'aurait pas la faculté d'apprécier le but et l'esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n'y aurait pas de raison pour ne pas se soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

 

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Les femmes reçoivent une déplorable éducation Non, Marcie, loin de moi, loin de vous cette pensée que vous n'êtes pas apte à concevoir et à pratiquer la plus haute sagesse que les hommes aient pratiquée ou conçue. La précipitation de vos besoins, l'ardeur de vos pensées inquiètes ne prouvent rien sinon que vous avez une âme forte et que vous n'avez pas encore trouvé la nourriture qu'elle réclame. Cherchez-la dans les livres sérieux. Appliquez-vous à les comprendre, et, si vous sentez quelques fois vos facultés rebelles, sachez bien qu'elles sont ainsi par inexpérience et non par impuissance. Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c'est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l'abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrés. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu'ils disent être aujourd'hui d'institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu'obéir. Pour être le chef respectable d'une famille, le maître aimé et accepté d'une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l'élève tout à coup au-dessus de son oppresseur. La famille, témoin équitable et juge désintéressé, porte son jugement et son respect exclusivement sur celui des époux qui se montre le plus sage et le plus attaché à la vertu. La haine du despote s'en accroît, et souvent la loi est forcée d'intervenir pour soustraire à ses fureurs une victime épuisée.Pou autoriser cet oubli des devoirs et pour empêcher la femme d'accaparer par sa vertu l'ascendant moral sur la famille et sur la maison, l'homme a dû trouver un moyen de détruire en elle le sentiment de la force morale, afin de régner sur elle par le seul fait de la force brutale ; il fallait étouffer son intelligence ou la laisser inculte. C'est le parti qui a été pris. Le seul secours moral laissé à la femme fut la religion, et, l'homme, s'affranchissant de ses devoirs civils et religieux, trouva bien que la femme gardât le précepte chrétien de souffrir et se taire.

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