Une paria
Flora Tristan (1803-1844) est un des personnages les plus attachants et atypiques du XIXe siècle. Femme au parcours chaotique, bâtarde, pauvre et humiliée, elle a finalement consacré et sacrifié sa vie à ses deux grandes causes, la misère du monde ouvrier et l'émancipation des femmes.
La destinée de cette femme a largement pesé dans ses combats. Ses parents (une mère française et un père de la noblesse péruvienne) furent mariés en Espagne pendant la Révolution française par un prêtre réfractaire (1). Mais cette union ne sera jamais enregistrée par les autorités françaises et péruviennes.
Son père, Don Mariano meurt en 1908 sans laisser de preuves de son mariage et sans testament. Malgré ses efforts et ses voyages au Pérou pour tenter de prouver sa filiation, Flora sera traitée de paria par le monde entier. Elle accepte ce statut et s'en fait un titre en publiant un livre magnifique et poignant, "Pérégrinations d'une paria".

Abandon de domicile
De retour en France, Flora et sa mère s'installent à Paris dans des conditions d'insalubrité digne des "Mystères de Paris" d'Eugène Sue . Pour remonter dans la hiérarchie sociale, sa mère cherche un mari honorable et fortuné pour sa fille qui n'a pas de dot mais qui est très belle. Finalement un petit patron, André Chazal fera l'affaire. Le cauchemar se poursuit. Après quatre ans de vie commune pénible, Flora Tristan, enceinte de son deuxième enfant, Aline (future mère du peintre Paul Gauguin), abandonne le domicile conjugal. Son mari lui a demandé de se prostituer pour remettre à flots les finances du ménage. Le divorce n'étant pas légal, Flora subit une nouvelle humiliation, avec ce statut de femme seule.

Guerre conjugale
La guerre conjugale prend une nouvelle ampleur. André Chazal, furieux et vexé de l'affront, enlève l'enfant puis fait un procès pour adultère à sa femme. Ces années de violences et de coups bas se terminent en drame. En 1838, Chazal tente d'assassiner Flora en lui tirant deux coups de pistolet dans la poitrine en pleine rue. Gravement blessée, elle s'en remettra au bout de quelques mois. Le procès qui suit condamne le meurtrier à vingt ans de travaux forcés. Peu rancunière et profondément humaine, Flora lance peu avant le procès une "pétition pour l'abolition de la peine de mort" dont son mari est menacé.
A 36 ans, libérée de ses tourments conjugaux, Flora Tristan se jette dans la carrière littéraire. Elle voyage et, à la manière des reporters, nous fait partager ses impressions, en particulier avec ses "Promenades dans Londres" où elle livre, par une enquête attentive et minutieuse, les misères et les turpitudes de la capitale britannique.

L'ancêtre des foyers de femmes

Aider les femmes seules De retour à Paris, elle rédige un opuscule : "Nécessité de faire un bon accueil aux femmes étrangères" dont nous vous proposons de larges extraits. Dans un style documentaire, la "belle andalouse" comme la surnomme la presse française, revient sur la ségrégation que subissent les congénères de son temps, ces femmes seules et déracinées. Toujours positive et constructive, Flora propose de créer une association pour venir en aide à ces femmes seules et étrangères, dotée d'un journal et d'une bibliothèque. Les adhérentes porteront un ruban vert bordé de rouge en signe de reconnaissance. Ce projet préfigure des "foyers" qui se multiplieront dans la deuxième moitié du siècle.

Guide de l'humanité La fin de la vie de Flora sera consacrée à la défense du monde ouvrier. Elle fonde "L'Union ouvrière", manifeste pour la création d'une organisation internationale ouvrière dirigée par le prolétariat lui-même. C'est de Flora Tristan que Karl Marx reçoit la révélation de la lutte des classes. Pour répandre ses idées, elle entreprend un Tour de France sur le circuit traditionnel des compagnons. Flora acquiert la conviction qu'elle est chargée d'une mission, "la femme guide de l'humanité". Elle ne sépare pas la cause des femmes de la cause prolétarienne. Toute sa vie, elle devra affirmer qu'elle n'appartient à personne, ni à son mari, ni aux hommes qui se jettent à ses pieds, ni à ses éditeurs, ni aux différentes sectes saint-simonnienne, fouriériste ou owénienne, ni même aux ouvriers.Le 14 novembre 1844, Flora meurt épuisée, de la fièvre typhoïde, à Bordeaux lors d'une étape de son Tour de France. "''Dans ces 40 années, que de siècles, j'ai vécu"'' note Flora dans son "Journal".

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Lumineuse... Utopiste, dangereuse ou vaniteuse pour les uns, martyre de la cause sociale pour les autres, la grand-mère de Paul Gauguin devra attendre les féministes des années 1960 pour conquérir la gloire posthume. "''Il n'est peut-être pas de destinée féminine qui, au firmament de l'esprit, laisse un sillage aussi long et aussi lumineux"'' conclura André Breton, en 1957.

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