''Extraits de "La femme dans la société nouvelle", par Maria Desraimes. Conférence à Troyes en 1883''

Traiter de la femme
Il m'a été demandé de traiter de la femme. J'y ai consenti volontiers.
Il y a quelque part seize ans que j'en ai parlé pour la première fois. Cette thèse avait été, depuis 1848, abandonnée et était tombée en oubli. Je l'ai ressuscitée ; je l'ai remise en lumière ; je l'ai examinée, étudiée sous tous ses points de vue, sous tous ses aspects.
Depuis, la question de la femme, à laquelle je reviens avec vous, a fait beaucoup de chemin : elle est à l'ordre du jour.
La femme est l'objet des préoccupations présentes ; on s'inquiète de son état intellectuel, du degré de son savoir, toutes choses sur lesquelles on était, jusqu'alors, absolument indifférent. Sans doute, on allait plus loin que le bonhomme Chrysale, mais on était bien près de trouver qu'elle en savait assez pour ce qu'elle avait à faire, et qu'un quart de culture suffisait amplement aux besoins de son esprit et de ses fonctions.

Les persifleurs se rallient...
Cette opinion a changé, et, chose concluante, c'est que des républicains très sincères, très convaincus, ne se gênaient pas, il y a seulement trois ou quatre ans, pour railler ouvertement le mouvement d'émancipation féminine et les femmes qui en avaient pris l'initiative. Ils suivaient, en cela, les traditions de leurs ancêtres, Chaumette en 1789 et Proudhon en 1848. Aujourd'hui, les mêmes persifleurs sont disposés à faire cause commune avec nous.
Comment expliquer cette conversion quasi soudaine ? Rien de plus facile, rien de plus simple. L'intervention de la femme est actuellement une nécessité du développement historique.
Vous savez tous que la marche du progrès est en raison directe de l'extension du droit et de la liberté. Au fur et à mesure que les peuples s'avancent, que les institutions s'améliorent, un plus grand nombre d'individus sont appelés à la vie politique ; et l'on voit toutes les classes être admises successivement, non toutefois sans secousses, à la participation des affaires publiques.

Imbecillitas sexus
Pourquoi s'est-on arrêté en si belle voie ? Pourquoi n'est-on pas arrivé jusqu'à la femme ? Elle est la moitié de l'humanité : on a l'air de l'ignorer. Craint-on de réparer trop tôt une iniquité ? Le fait est qu'on a épuisé toutes les combinaisons avant de songer à celle-là !
C'est que cet état de choses semblait tellement conforme à la nature et à la vérité qu'on pensait devoir n'y rien changer ; et ceux qui en faisaient la proposition soulevaient un tollé et des rires ironiques. On les qualifiait de fous et d'extravagants ; quand c'étaient des femmes, d'excentriques.
Les uns invoquaient la tradition religieuse, la légende du péché originel commis par la première femme. Il fallait donc que celle-ci fût matée afin de comprimer ses mauvais et pernicieux instincts. Les autres mettaient en avant la faiblesse du sexe, son infirmité, imbecillitas sexus, cas rédhibitoire ; enfin une prétendue science osa déclarer, contre toute évidence, que la mère, dans l'œuvre de génération, ne fournissait pas un apport égal à celui du père ; que le père seul, l'homme, transmettait à ses rejetons les caractères supérieurs, autrement dit, l'appareil mental.
De bons et de grands esprits, les Linné, les Buffon et tant d'autres depuis, ont réduit à néant cette théorie aussi inepte qu'absurde ; et, avec des preuves, c'est-à-dire des faits en mains, ils ont proclamé l'universalité, l'influence commune des sexes dans l'acte de procréation, établissant que la mère aussi bien que le père lègue à ses enfants ses facultés morales, ses qualités intellectuelles.

Servitude et ignorance Pour résumer, nous sommes autorisée à affirmer que, malgré les conditions défectueuses de servitude et d'ignorance dans lesquelles a croupi la femme, il lui a fallu une robusticité d'intelligence bien remarquable pour avoir donné, à travers les siècles, tant d'épreuves de supériorité. Du reste, cette soi-disant infériorité, dont on nous accable, n'a été jamais qu'un prétexte pour nous refuser nos droits. Cette persistance à nous refuser ce qui nous appartient vient d'une très fausse notion du droit et de son origine. Jamais l'égalité devant la loi n'a été fondée sur l'égalité intellectuelle. Il n'y a pas de toise pour mesurer la capacité. A ce compte, le droit serait divisible comme un médicament homéopathique ; il y aurait divers dosages : demi-droit, quart de droit, huitième de droit, etc. Aux élections, par exemple, la voix de M. Victor Hugo compterait pour cent mille, parce qu'il est le plus grand poète du siècle, et ainsi de suite.On a présenté comme objection que la majorité des femmes avait accepté cette situation subordonnée et que, seule, une minorité tapageuse avait protesté. Je ne répondrai qu'un seul mot à cet argument : il en est de la femme comme de tous les asservis, elle a perdu, sauf exception, le sens de sa dignité ; pourtant elle a tenté de se rebeller. D'ailleurs, plus que toute autre, elle a pu se faire illusion sur la tristesse de sa destinée. La royauté éphémère de la beauté et de la jeunesse a pu, un instant, paraître une compensation ; plus tard, elle a reconnu sa méprise. Au temps où nous sommes, quand la République se maintient, si mal organisée qu'elle soit, les idées vont vite. Les dispositions d'esprit sont changées. Des difficultés se présentent, il faut les aplanir.

Au seuil d'une nouvelle ère...

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Religion, politique et morale Trois questions s'imposent, et elles ne peuvent être résolues sans le concours actif de la femme : la question religieuse, la question politique et la question morale. Commençons par la question religieuse, elle est la plus urgente ; toutes les autres sont sous sa dépendance. Nous nous apercevons, tous, que nous sommes à la fin d'une société, d'une forme de société, j'entends ; nous sommes sur le seuil d'une nouvelle ère ; il s'agit d'y entrer. Qui nous barre le chemin ? Une doctrine religieuse. Cette doctrine, qui nous empêche de faire un pas en avant, elle est elle-même à son déclin, en pleine décadence. Elle se trouve au-dessous du niveau intellectuel. Elle ne répond à aucun besoin, à aucune aspiration de notre époque. Sur tous les points, elle est dépassée et contredite ; tout se traite en dehors d'elle et malgré elle. Notre éclosion moderne, nos progrès sont dus à des principes absolument opposés aux siens. L'examen lui donne tort, l'expérience lui donne tort, la raison lui donne tort. Et cependant, elle reste debout et encore prépondérante ! Ah ! sans doute, son existence est factice : elle tient à la force de l'habitude, au prestige d'une installation séculaire, et surtout à l'égoïsme de certaines classes qui en croient le maintien nécessaire à la garantie de leurs intérêts.C'est pourquoi l'on travaille à substituer aux bases miraculeuses et surnaturelles de l'éducation catholique les bases rationnelles et scientifiques de l'enseignement laïque. C'est parvenu à cette détermination qu'on a compris qu'il était indispensable que le nouveau programme fût identique pour les deux sexes, sans quoi ces soins resteraient superflus. Comme on a marchandé l'instruction à la femme, comme on l'a tenue, systématiquement, éloignée de toute science, elle est restée sous l'influence du catholicisme et de l'histoire sainte.

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