"Le thème de mes obsessions est toujours en lien avec lieu précis. L'Abbaye de Maubuisson, ici, pose beaucoup de questions. C'est étonnant d'exposer ici, en articulant le patrimoine avec la création contemporaine. L'idée de travailler avec la mémoire, ce n'est pas être passéiste. C'est rendre compte de tout le cheminement pour en arriver là. Quel en est le sens aujourd'hui ?", explique Anne Deguelle, artiste.

Notre-Dame-la-Royale, plus connue sous le nom d'Abbaye de Maubuisson, fut fondée par Blanche de Castille, en 1236 près de Pontoise. Rattachée à l'ordre des cisterciens, elle était réservée aux jeunes femmes de bonne famille qui observèrent la stricte règle de Saint-Benoît jusqu'à la révolution française. "Au XIXe siècle, l'abbaye a subi différentes utilisations plus ou moins destructrices, jusqu'à son dynamitage en pleine époque Haussmannienne et la vente une à une de ses pierres, acheminées directement par l'Oise", explique Caroline Coll-Seror, chargée de la direction artistique de l'abbaye de Maubuisson.

Avant guerre, la Baronne de Rothschild crée dans l'ancienne hôtellerie une maison d'accueil pour enfants, toujours en activité. En 1977, le département du Val d'Oise acquiert le reste du domaine qui ouvre au public après dix ans de fouille et de restauration.

De l'église abbatiale, il ne reste qu'un pilier solitaire. Au milieu du parc de dix hectares, la grange du XIIIe siècle, l'aile Est du carré claustral comprenant la salle capitulaire, le parloir, l'ancien passage entre cloître et jardin et la salle dite des religieuses, ainsi que les latrines, parmi les deux plus anciennes de France, ont été conservées. Depuis 2000, la vocation culturelle du lieu s'est recentrée sur l'art contemporain et, depuis l'an dernier, un artiste est invité à s'emparer du lieu, cinq mois durant.

Les morceaux d'Histoire choisie et revisitée par Anne Deguelle ont trois fils directeurs intimement mêlés entre eux. Et l'on reparle de la couleur Blanche, de la condition de la femme et de l'eau...

Sur le mur de l'antichambre, un magnifique nénuphar éclate de tout son blanc immaculé. Le plan fixe de la vidéo montre toutes les étapes de la vie de la fleur, du bouton à son épanouissement, jusqu'au moment où elle se fane et retourne à la poussière. Avec beaucoup de poésie, Anne Deguelle interprète le thème classique de la "Vanité" en y associant la pureté de la couleur virginale de cette fleur qui vit d'eau.

Puis l'on découvre sous nos pieds, couler sans discontinuer, le ru sur lequel le site est construit : nous voici déjà dans les fameuses latrines. Les images de ruisseaux, de reflets, d'écoulement, de transparence, etc., défilent. Anne Deguelle les a captés au fur et à mesure de la découverte du site et les a montés avec l'interview de Monique Wabont, archéologue spécialiste des réseaux hydrauliques de l'abbaye. Le film s'intitule simplement "Maubuisson". En même temps que cette flânerie au fil de l'eau, il explique d'incroyables détails sur la conception du bâtiment et l'organisation de la vie des moniales.

"Abbey Road"(le chemin de l'abbaye) commence dans la grange à dîmes. Là, le visiteur est plongé dans le noir. Seules des projections apportent une lumière blanche. Peu à peu, l'œil s'habitue et découvre la hauteur de l'architecture et la beauté de la charpente. Une vidéo tourne en boucle sur le mur du fond. On croirait le cycle lunaire, mais les apparences sont parfois trompeuses.

Prendre le chemin de l'abbaye

"C'est une allusion directe à notre perception de l'univers, à l'illusion et la mémoire de la lumière. En fait, nous sommes habituellement aveuglés à cause du soleil. C'est ce qui nous a été révélé lors des éclipses comme celle que j'ai filmée, le 11 août 1999, en Normandie. Au moment du passage de la lune devant le soleil, les étoiles apparaissent alors et la prise de conscience du monde réel est possible", explique Anne Deguelle. Aussi les croissants de lumière blanche projetée, tantôt masqués par le voile des nuages, tantôt hors du cadre de la caméra fixe, sont ceux de l'astre du soleil "croqué" par la lune.

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Cent dix-huit prénoms de moniales, retrouvés dans les archives de l'abbaye, et trente-six prénoms des femmes qui travaillent dans l'abbaye et l'animent aujourd'hui, littéralement, évoluent lentement et silencieusement sur le grand mur latéral. Ils dansent comme chorégraphiés pour un écran de cinéma. Et si parfois les visiteurs masquent, eux-mêmes, une part du prénom mis en lumière, on peut y lire un des effets de l'action du temps.
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