La petite planète vit ses derniers feux. Bientôt il va falloir décrocher, ranger, plier et ce qui semblait la chose la plus importante au monde pour quelques obsessionnels incongrus va être évincée des journaux télé et radio et de la une des quotidiens au profit de Roland Garros puis de la coupe du Monde de football. Foin de paillettes et de glamour, donnez-nous de la testostérone ! Vous l'aurez voulu. Ah mais !

A Cannes, cependant, tout n'est pas que "luxe calme et volupté", on commence à s'écharper. Poliment. Quoique...
"Les journalistes sont bêtes comme leurs pieds", disait hier une vieille dame à accent marseillais et à col roulé (il fait froid dans les salles, mais gare au choc thermique en sortant, madame). Je ne voudrais pas avoir l'air d'être bêtement corporatiste, mais ce n'est pas très gentil pour mes pieds. La dame comptait les points accordés par les critiques nationaux à "Babel" dans Le Film Français : il est distancé par "Marie-Antoinette".

Pourtant, le film du Mexicain a été accueilli avec enthousiasme par le public des projections de l'après-midi et du soir, tandis que celui de l'Américaine était beaucoup plus chahuté. La douce Sofia (en robe noire légèrement froufroutante au buste) avait l'air d'une sage petite fille et d'ailleurs, sur le tapis rouge, Papa et Maman Coppola étaient venus la soutenir.
Les journalistes internationaux qui accordent des points dans Screen sont, eux, enthousiasmés par "Volver". Le jury, quoiqu'il en soit, tranchera.

Pourvu que Wong Kar Wai, Samuel, Lucrecia, Tim, Helena, Patrice et les autres aient pensé à retirer leurs lunettes noires. A deux jours de la fin du Festival, il se murmure que c'est le film d'Iñarritu qui serait le plus solide concurrent à la Palme. C'est vrai que la roublardise paie, ça s'est déjà vu...

La compétition a continué avec mollesse, l'Italien ("L'Ami de la famille" de Paolo Sorrentino) et le Portugais ("En avant, jeunesse !" de Pedro Costa) recueillent une certaine tiédeur.
Mais, heureusement, il y a "Indigènes" de Rachid Bouchareb, qui raconte comment, en 1943, Abdelkader, Messaoud, Yassir et Saïd, venus du Maroc et de l'Algérie pour sauver la mère patrie et n'y ont gagné qu'oubli et mépris.
Classique de forme, imparable sur le fond, cette co-production parlant français et arabe fait œuvre de mémoire et c'est bien...

Quand Gégé chante

Est-ce la recrudescence de thèmes évoquant la guerre ? L'embouteillage de films choraux ? Ce matin, "Quand j'étais chanteur" de Xavier Giannoli a apporté rire et émotion et s'est ramassé une salve nourrie d'applaudissements. C'est l'histoire, toute simple mais joliment écrite et mise en scène, d'un chanteur de bals qui rencontre une jeune femme lumineuse et troublante, trop jeune pour lui, fragile aussi. Gérard Depardieu, enfin retrouvé, bouleversant par la grâce d'une simple œillade, joue la force chancelante, le désespoir ironique, et l'amour tout court face à une Cécile De France au visage dur dont les yeux peu à peu s'embuent de tendresse. Le répertoire va de Daniel Guichard ("Faut pas pleurer comme ça") à Michel Delpech ("Quand j'étais chanteur", d'où le titre !) en passant par Christophe ("Señorita").

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Certes, c'est un peu franco-français et l'on ne jurerait pas que le film grimpera au palmarès, mais c'est un grand film émouvant, sur les choix et les tournants sur la façon de regarder l'autre, de le juger (ringard, c'est si vite fait) ou de l'aimer Qu'en sera-t-il des deux autres projections de la journée ? Mystère et boule de gomme.
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