Comme un manifeste dans le temple de la photographie contemporaine, l'exposition de Cindy Sherman s'ouvre sur la série "Untitled A-E". Cinq photographies qui datent de 1975.
En noir et blanc, elles présentent cinq visages féminins. Le premier est maquillé en clown. Le deuxième porte un chapeau à grands bords qui donne à la jeune femme un petit air ingénu. Juste à côté, c'est une petite fille au sourire timide et aux barrettes en forme de papillons. Puis, suit un môme un peu gavroche. La dernière a tout d'une femme fatale... A chaque fois, c'est l'artiste elle-même qui prend la pose et se prête au jeu des mimiques et du déguisement.

Les images défilent comme une bobine de pellicule et semblent extraites d'un film. Le cadrage, la lumière, les éléments de décor donnent quelques indices. Mais quelle est l'histoire, qui est le personnage principal ? Intrigants, les ensembles se répondent certes quelques fois, mais le mystère reste entier. Seule certitude, la démarche. L'artiste est à la fois celle qui photographie et la photographiée. Le dispositif de déclenchement à distance est volontairement visible dans la série "Bus Riders", comme ça et là les postiches non maquillés.

Femme, artiste et caméléon, Cindy Sherman est née en 1954 dans le New Jersey. Invente-t-elle seulement des personnages d'une fiction personnelle ou pose-t-elle plus profondément la question de l'identité ? D'abord ludiques, les photographies deviennent dérangeantes, heurtent parfois.

Démêler le vrai du faux

A partir de 1980, la couleur fait son apparition pour le meilleur et pour le pire. Des femmes inquiètes, en sueur et recroquevillées sur elles-mêmes, aux poses lascives et dépressives forment les grands tirages aux tonalités chaudes, voire étouffantes de "Centrefolds/Horizontals" (1981). Le mal-être est tellement palpable que la commande ne sera pas publiée. Mais, ce n'était rien. Les regards étaient tournés vers un ailleurs invisible pour le spectateur. Dans la série suivante, les yeux fixent droit l'objectif et semblent aussi fatigués que le peignoir en velours râpé qui drapent les corps. L'horreur se teintera ensuite de couleurs froides, implacable avec des masques et des mannequins mutilés.

Si Je est un autre, alors qu'est-ce que la réalité, qu'est-ce qui différencie le monde dans lequel j'évolue de celui figuré sur l'espace d'un papier glacé ou d'une toile ? "History Portraits/Old Masters" est une formidable série où l'on retrouve à la fois le jeu du costume et le plaisir de la mise en scène. Le procédé est encore une fois délibérément exposé et atteste des ingrédients utiles à cette cuisine de l'art. Cindy Sherman se portraiture dans les grandes figures de la peinture occidentale. Qu'elle soit le Bacchus malade du Caravage ou la Vierge de Melun de Jean Fouquet, elle défie, elle interroge et elle entre dans l'histoire.

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Enfin, le clown s'affirme pleinement dans la récente série de 2003-2004. Bariolé, moqueur, grotesque, il a tous les attributs qui font rire les enfants, mais sans incarner vraiment le personnage de cirque. Ainsi grimée, Cindy Sherman s'épanouit dans l'excès. Le trop-plein d'images, le trop-plein de couleurs donneraient presque la nausée, s'ils ne renvoyaient également à une certaine fragilité, celle de l'art et de la liberté...
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