"Je commence à entrer dans l'intimité de mes confrères les Impressionnistes", écrit Berthe Morisot à sa sœur Edma, en 1884. Pourtant, elle peint depuis plus vingt ans déjà. A seize ans, alors qu'elle prenait des cours de dessin comme toutes les jeunes filles de bonne famille, son premier professeur Joseph Guichard avait déjà relevé ses talents. Il avait même averti sa mère qu'embrasser une carrière d'artiste pouvait être "catastrophique" pour cette paisible famille bourgeoise. Berthe, femme accomplie du XIXe siècle, osa faire ce choix. Et même plus, elle prit toutes les libertés de ses amis impressionnistes, ces peintres de plein air, ces révolutionnaires !

"Femme cousant", "Bergère couchée", "Dans la salle à manger", "Toilette de nuit", les thèmes des toiles de Berthe Morisot sont ceux du quotidien de l'épouse, de la mère et de la maîtresse de maison qu'elle était. C'est tout naturellement que le regard de la femme s'est porté sur la société féminine qui l'entoure. Bienséance oblige, les rares portraits d'hommes présents dans son œuvre sont ceux de son mari Eugène Manet, frère du célèbre Edouard (pour qui elle posait, notamment dans "Le balcon", 1868).

Pour sortir des grands sujets mythologiques et interpréter la simplicité des jours en sensations colorées, de nombreux Impressionnistes choisirent de planter leurs chevalets directement dans les paysages aux lumières changeantes. Chez Berthe, cette immédiateté est encore plus frappante. Elle relève d'une communion étroite entre construction de l'œuvre et vie personnelle. "Il est grandement temps d'agir, de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes et de faire ma perpétuelle volupté de mon tourment ordinaire, c'est-à-dire de travailler" (Berthe Morisot).

La paix des jours d'été

"Berthe Morisot avait une personnalité volontaire, mais elle était aussi énigmatique. Sa peinture dégage un certain mystère. Quels que soient les milieux sociaux figurés, ses portraits ne sont jamais mondains. Au contraire, ils font toujours appel à l'intime. Ses personnages ont des regards que l'on n'arrive pas à saisir, ils sont tournés vers le dedans : telle est la quête de la peintre", indique Maïthé Vallès-Bled, conservatrice du musée de Lodève.

Sur la toile, la touche est vive, rapide. De près, l'énergie du tracé est encore palpable. Là, la brosse a presque laissé comme des hachures nerveuses et étroites dans la couleur. Là, une inextricable calligraphie dessine une coiffure, accentue un pli, marque une ombre. Tout n'est que tension, attention. Cet équilibre semble précaire, inachevé et pourtant, c'est là que tient son point d'accomplissement. L'ensemble respire cette paix des jours d'été où un léger brin d'air évite la sensation d'étouffement en soulevant agréablement les voilages devant une fenêtre.

Par cette dernière ou par un balcon ouvert, le bruit du monde parvient de temps à autres jusque dans les intérieurs de la peintre. Jamais il ne trouble la quiétude des scènes de vie familière, mais peut-être invite-il à quelques rêveries d'ailleurs. Et lorsque c'est au jardin que le sujet prend place, la végétation, accueillante et rassurante, forme une sorte de cocon habité d'un bien-être propre aux intérieurs.

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Enfin, entre caractéristiques physiques et intériorité de ses modèles, Berthe ne choisit pas. Souvent cadrés à la taille, les enfants, les jeunes filles et jeunes femmes sont proches, mais chacun reste en même temps absorbé dans son activité, qu'elle soit active ou contemplative.
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