De l'artistique et du populaire, un zeste de sexe (gros, le zeste !)... Pour que le premier week-end cannois soit chaud, les organisateurs ont misé sur un savant mélange de tout afin de taper large.

Il y avait donc, dans le désordre : un (gentil) film d'animation pour enfants (Nos voisins, les hommes de Karey Kirkpatrick et Tim Johnson), un scandale annoncé (Shortbus de John Cameron Mitchell) où -entre autres performances sexuelles que la morale, ma maman et l'idée que la vie est trop courte me défendent de détailler ici- un homme furieusement acrobate se fait tout seul des choses que même Hugh Grant, pourtant souple comme garçon, a un jour demandé à quelqu'un d'autre... Il y avait aussi un film intimiste tourné en numérique (Climats, décevante -même si sublime par moments- radiographie du couple par Nuri Bilge Ceylan dont Uzak avait séduit le Festival, il y a deux ans).
Il y avait encore une grosse affiche française avec Selon Charlie de Nicole Garcia qui suit trois jours dans la vie de sept personnages interprétés par Jean-Pierre Bacri (maire), Benoît Poelvoorde (voleur), Patrick Pineau (paléontologue), Benoît Magimel (prof de SVT), Arnaud Valois (jeune champion de tennis), Vincent Lindon (mari adultère) et Ferdinand Martin (adolescent qui voudrait réunir ses parents) : comédiens impeccables, belles idées de cinéma mais, au bout du compte (est-ce le scénario trop théorique, est-ce le montage peu inspiré ou le nombre trop important de destins mal croisés, arbitrairement liés ?), sans doute l'œuvre la plus froide de la réalisatrice du Fils préféré et de L'Adversaire.

Il y avait enfin le film annoncé par un certain quotidien national comme la "sensation du festival" : Southland Tales, deuxième long métrage de Richard Kelly, prodige de 31 ans, dont Donnie Darko, drôle de film fantastique avec Jake Gyllenhaal, avait fait grand bruit.
L'histoire ? Nous sommes en 2008 à Los Angeles après une attaque nucléaire qui a causé une guerre, des spéculations concernant les ressources énergétiques et le ralentissement de la rotation de la planète. Ni drôle, ni inspirée cette longue (très longue, 2h 40) fable futuriste sur l'Amérique, les arcanes du pouvoir et la folie des hommes a généré beaucoup d'ennui (oui, on reconnaît Bush, la télé-réalité et même un certain gouverneur de Californie, mais pour quoi faire exactement !?) et des soupirs agacés mais peu de claquements de fauteuils au regard de son ratage.

C'est lundi, c'est Moretti !

La Palme (en dehors de Loach et Almodovar) n'est pas partie pour être très disputée. Mais aujourd'hui, c'est lundi, c'est Moretti ! Le réalisateur italien palmé en 2001 pour La Chambre du fils revient avec Le Caïman, à la fois charge contre Berlusconi, histoire d'amour intimiste et ode au cinéma (des séries Z aux grands films politiques en passant par le néo-réalisme). D'aucuns vous diront que ce n'est pas vraiment un film sur Berlusconi et que la partie familiale ne raconte rien. Ils ont raison : c'est aussi un film sur un pays qui, comme beaucoup d'autres pas si loin, s'est laissé endormir par ses dirigeants jusqu'à laisser arriver au pouvoir un dangereux personnage. Un film qui ne raconte rien d'autre que le réveil d'un homme (formidable Silvio Orlando), producteur de nanards, quitté par sa femme et qui décide de passer de plus en plus de temps avec ses deux fils et reconquérir un sentiment tombé en désuétude, la dignité. C'est beau, c'est très drôle, c'est extrêmement féroce. Le Caïman est un immense film ("C'est mon avis et je le partage", disait Zazie, pas la chanteuse, l'autre, celle de Queneau !).

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Grand plaisir aussi à la vision des Lumières du faubourg d'Aki Kaurismäki. Peut-être pas le meilleur film du Finlandais fou (Au loin s'en vont les nuages et L'Homme sans passé étaient plus forts, plus émouvants), mais un très joli conte d'aujourd'hui presque muet, sans tambours ni trompettes, sur un gardien de centre commercial solitaire à en mourir qui se fait gruger par une blonde, jeter en prison pour complicité de vol, mais garde un espoir aussi imperturbable que son beau visage triste. Curieux mélange de Jacques Tati (les couleurs, les ellipses, l'ironie délicate des situations) et de Robert Bresson (la dernière image, silencieuse, évoque l'ultime réplique de Pickpocket : "Pour aller jusqu'à toi, quel drôle de chemin il m'a fallu prendre").
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