Cela n'a rien d'un destin tracé... En 1976, Jane Evelyn Atwood est à Paris. Jeune new-yorkaise, elle est arrivée en France cinq ans plus tôt. Elle travaille pour les PTT, vit dans une chambre de bonne et aime se balader dans les rues de la capitale. Rien d'extraordinaire.

Un jour, elle découvre le travail de Diane Arbus, la photographe américaine. Jane est bouleversée. Son premier appareil photo en main, elle se lance. Et quand elle voit les prostituées parisiennes, c'est la fascination. Elle les trouve rue des Lombards, dans une maison de passe de ce quartier pas encore nettoyé. Trente ans plus tard, elle admet qu'elle a presque tout appris en photographiant ces femmes... "A l'époque, j'étais débutante, je n'avait pas de flash, j'ai appris à travailler avec la lumière existante. J'ai aussi appris l'approche des personnages, à être physiquement proche du sujet. Cela reste un privilège de prendre quelqu'un en photo, il faut de l'écoute et de la patience. On est toujours une étrangère dans un monde clos."

Ce travail de Jane la révèle au public. Un peu. Suffisamment pour rencontrer Léonard Freed, de l'agence Magnum, mais pas assez pour réussir à publier : "C'était trop cru pour la France. Personne ne voulait publier ça. Aux Etats-Unis non plus d'ailleurs. Finalement, c'est un petit éditeur allemand qui l'a sorti. Il était plein de bonne volonté, mais il a fait faillite et cela a été la fin de ce livre."

"Trop de peines"

Dopée par cette première expérience, Atwood continue de promener son œil. Les aveugles, les légionnaires, ses sujets ne sont jamais innocents. "Le parti pris est toujours important en photo. Cette façon de travailler n'est pas pour tout le monde. Il faut que ça vienne de l'intérieur et que cela reste un plaisir..."

En 1989, elle est à nouveau interpellée. Le milieu carcéral cette fois. "Je suis fascinée par les mondes clos. J'ai toujours su que j'allais faire quelque chose sur les prisons. Je travaillais sur une commande, et comme je suis une femme, on m'a obligée à travailler dans la prison de femmes à Toulon. J'ai parlé avec les détenues, avec les gardiennes et je me suis dit qu'il fallait parler de ça." Neuf ans de travail et de rencontres. Douze prisons en France. Huit pays de plus, quarante prisons en Europe, Europe de l'Est et les Etats-Unis. Et tant de jours et tant de nuits passés au coté des détenues. Une enquête dont Jane ne sort pas indemne. "C'était devenu un challenge. Je me disais "si tu ne reste pas tu vas rater quelque chose...". Je ne peux pas tourner la page sans avoir le sentiment d'avoir fait l'aller-retour sur ce sujet, de l'avoir compris à fond et d'en avoir dit tout ce qu'il y avait à en dire." Neuf ans d'immersion et un livre au final : "Trop de peines".

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Depuis, les clichés se baladent d'expo en expo, en Europe et ailleurs, avec toujours la même émotion. "Il y a des détenues avec qui je suis toujours en contact. Certaines sont venues au vernissage, d'autres ont vu le livre. D'autres ont préféré tourner la page." Par ce que, comme pour Jane, il faut passer à autre chose. "C'était important pour moi de faire d'autres sujets après les prisons, mais je garde toujours une pensée privilégié pour ces femmes. On n'a pas le droit de trahir les gens qu'on photographie."
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Le site de Jane Evelyn Atwood

Trop de Peines 43 € aux Editions Albin Michel

Hors la vie, artistes et prisonExposition à partir du 17 Mars 2006 au Musée de l'Hospice Saint Roch à Issoudun (36)Renseignements : 02 54 21 01 76 ou sur le site du musée

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