Un peu ridicule. Voilà comment je me sens, toute seule sur mon podium, en attendant que le Premier Championnat de France de Tricot commence. Les autres concurrentes papotent entre elles, se donnent des conseils de dernière minute et se motivent à tout va tandis que moi, pauvre esseulée de la maille, j'attends. Pas marrant. Toutes les femmes gravitent en bande, et même les aiguilles vont par deux. Finalement, tout le monde prend place, l'épreuve commence.
Cinq concurrentes sont sur le podium. Concurrentes, car il n'y a pas de concurrents...
Cinq concurrentes, donc, s'apprêtent à engager le combat. En dix minutes, il faut que chacune ait fait le plus grand nombre de rangs sans sauter de mailles ni faire de diminution. Et c'est avec des aiguilles N°8 que l'on s'apprête à concourir. "C'est plus difficile, donc c'est plus rigolo", dixit Nadine Lefebvre, l'organisatrice du concours.

Et c'est parti ! A ma droite, le dossard N° 4, une pro du point mousse attaque bille en tête et finit son premier rang en quelques secondes. Elle est vite talonnée par le dossard N° 1 qui prend de la vitesse et la dépasse allégrement sans aucun effort.
Quant à moi, je cafouille. Quelqu'un de mal intentionné, cela ne peut être que ça, a trop serré les premières mailles et je galère pour faire passer mon aiguille. Nom d'une petite pelote, ça ne se passera pas comme ça ! Il n'est pas dit que je ne me serais pas accrochée jusqu'au bout ! Je bataille pour mon premier rang et monte à l'assaut du deuxième. Tout à coup, derrière moi, j'entends une concurrente clamer "J'attaque mon cinquième rang !" Quoi, déjà ? "C'est de l'intox, c'est de l'intox !" crie le public qui se pique au jeu.

Ne faiblissez pas, mesdames !

Six minutes sont passées, encore quatre à tenir. Le rythme se ralentit un peu. Au micro, l'animateur nous encourage "Ne faiblissez pas, mesdames !". Tiens, un homme ! J'en perds le fil et de mes pensées, et de mon tricot. Qu'à cela ne tienne, je répare vite fait mal fait, et reprends aussitôt. L'air féroce, sourcils froncés et langue pendante, je fonce quand clic-clac, un traître certainement vendu à l'ennemi me prend en photo avec le flash. Aveuglée, je m'arrête. C'est une conspiration, j'en suis sûre. Quelqu'un a dû payer des membres du public pour m'empêcher de gagner. Argh ! Tant pis, advienne que pourra, je ne me laisserai pas abattre.

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Il reste deux minutes. Le dossard N° 4 s'essouffle, le dossard N° 2 halète et le dossard N° 5 est au bord de l'évanouissement. Ah, ah, tout cela manque d'endurance...Cela fait des jours que je m'entraîne et que je prends des vitamines, c'est sûr que moi, la distance, je la tiendrai, jusqu'au bout ! L'animateur, décidément charmant et ultra efficace, s'époumone au micro et nous remet un petit coup de pression "Le dossard N°1 est en tête. Mais quelle technique étonnante ! D'où vient-elle ? De Lituanie ? Bravo, c'est impressionnant". C'est terrible, oui ! C'est quoi cette technique ? Je n'en ai pas moi, de botte secrète. "Il ne reste plus que dix secondes" Non, non, laissez-moi finir mon rang ! "Cinq, quatre, trois..." s'époumone l'homme au micro !Noooooooon ! "Deux, un, et c'est terminé. Mesdames, posez vos aiguilles".

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Epuisées, toutes les concurrentes s'effondrent, le souffle court et le cœur battant. Sans surprise, c'est le dossard N° 1 et sa technique lituanienne qui emporte haut la main cette manche. 20 rangs en dix minutes, qui dit mieux ? "On tricote toutes comme ça dans les pays de l'Est, me glisse-t-elle à l'oreille, c'est plus rapide que votre façon de faire". C'est sûr qu'avec mes cinq modestes rangs, je ne suis pas une référence. Cela dit mon tricot est exotique, lui aussi. Avec tous ses trous, on jurerait qu'il est Suisse !
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