Grise et colossale

Depuis les émeutes de novembre, rien n'a guère changé à la cité des 4 000, à la Courneuve.
La barre Balzac est toujours à sa place, grise et colossale. Les piétons sont rares.

Mais ce matin plus que les autres, il règne un silence de mort au pied des barres. Il y a tout juste deux jours, seize jeunes ont été interpellés à l'aube à leur domicile dans la tour Balzac. Près de 300 policiers ont participé à l'opération. Neuf jeunes d'entre eux sont encore en garde à vue, et les familles n'ont pas de nouvelles. "Ils sont venus nettoyer, ce n'est rien ! Juste le Kärcher qui continue !". A l'association Africa (1), on rit jaune.

Au sous-sol, les femmes sont réunies autour d'un thé au citron. C'est la pause au milieu du cours d'alphabétisation du mardi matin.

Mimouna Hadjam, porte-parole de l'association, hausse le ton : "Ce que je ressens aujourd'hui ? Une immense déception ! Une non-réponse des institutions ! Comment se calmer quand Nicolas Sarkozy vient nous narguer jusqu'ici ? Il dit "Moi, j'ai du boulot pour ceux qui veulent se lever le matin". Eh bien moi, j'en connais des tas de jeunes qui sont prêts à se lever à trois heures du matin pour bosser !"

"La Courneuve, c'est pas Bagdad !"

Cette militante de 47 ans, qui habite depuis vingt-cinq ans dans le quartier, a un fils de 26 ans. Lui n'a pas participé aux émeutes, ce qui n'a pas empêché Mimouna de suivre de près les évènements. "Bien sûr que j'ai eu peur ! Comme la majorité des gens ici. Un matin, j'ai retrouvé plein de cendres sur ma voiture, je l'ai échappé belle. En tant que mère et en tant qu'adulte, je leur disais : "Arrêtez vos conneries, c'est vous que vous êtes en train de casser!". Mais rien ne pouvez plus les arrêter. On avait pas la date, mais on savait que ça se produirait un jour ou l'autre". Mimouna a la rage. "Cette colère des jeunes, je ne la justifie pas, mais je la comprends. On culpabilise les familles. On pointe du doigt les pauvres. Est-ce qu'on s'est un jour interrogé sur les raisons du problème, et non sur les conséquences ?".

A ses côtés, Assia, Fatima, Dora et Aminata. Toutes vivent à la Courneuve ou à Saint-Ouen, ont des enfants ou des petits-enfants. Certaines ont tenté de les séquestrer chez elles au mois de novembre.

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Assia se lève à cinq heures tous les matins pour aller travailler à l'aéroport de Roissy. "Moi aussi, je les comprend ces jeunes. Leur problème, c'est le boulot. Ils n'en ont pas.", affirme t-elle. Mais il faut arrêter d'exagérer avec la Courneuve. Ma sœur, à Paris, elle n'arrête pas de m'appeler quand elle voit la Courneuve à la télé. Elle a peur pour moi"."La Courneuve, c'est pas Bagdad ! Depuis juin, on ne parle plus que de cette cité!" A l'autre bout de la table, Fatima, 65 ans, réagit, "ça fait 20 ans que je travaille ici et j'ai encore mes deux jambes, mes deux bras et ma tête !". D'origine algérienne, Fatima a six enfants, des petits-enfants, elle soupire "Les miens sont rentrés pour la plupart en Algérie. Ils sont bien mieux qu'ici. La seule chose que j'ai pu dire aux mères pendant les émeutes, c'est d'enfermer leurs enfants".
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