La robe chemisier beige

La penderie. Porte droite. Au-dessus de la plus grande colonne de boîtes à chaussures. Côté robes... "J'ai entendu l'info au JT. C'est reparti, ça commence demain. Je n'ai pas dormi de la nuit, sommeil agité, angoisse dans l'ourlet, col serré, les poches toutes boutonnées. J'en suis toute froissée. Je la connais, cela ne va pas faire un pli. Elle va y aller et revenir les bras chargés. De fringues. Je le sais d'autant mieux que je suis arrivée ici il y a douze ans, aux soldes d'hiver. Mais pas des soldes d'ici. D'une autre capitale. Celle d'une belle province espagnole. C'est vous dire si je lui avais plu. Elle était fière de me porter, elle disait qu'elle avait gagné au change. Mais c'était cousu de fil blanc, la vérité, la vraie, c'est qu'elle avait eu le coup de fil, de foudre je veux dire. Mais depuis, je reste pendue bêtement là, à mon portemanteau, entre la robe vieux rose à plis creux de l'été 2003 et la fleurie bleue des années 80 qu'elle adooooooore porter en vacances. Celle-là, on peut dire qu'elle défile, et tous les étés. Enfin, en tous cas, elle part dans la valise. Je ne suis pas certaine qu'elle en sorte toujours. Je le vois à sa mine fripée au retour. Il paraît que le soleil, ça ride.

J'ai peur. On est trop coincés là-dedans. Il y a une "terreur" ici en février 1998. Il faisait froid, souvenez-vous. Ce fameux premier jour de soldes, elle avait rapporté 4 chemisiers, 2 robes en lainage, 1 veste blazer en velours in-dé-mo-da-bles et 2 pantalons, dont un en tweed d'une épaisseur redoutable. Pour les placer, elle a fait le tri. Douze centimètres de garde-robe y sont passés. Passés, trépassés. Elle furète, elle sort celui-là, le plaque sur elle, le replace. Elle en sort un autre, un coup d'œil, hop, par terre, au sol en tas. Ensuite, je ne sais pas.

Cette fois là, elle m'a sortie du rang. C'était la première fois que ce n'était pas pour m'enfiler. Elle m'a scrutée, tournée et retournée... Et m'a replacée. Il fait froid depuis Noël. Sûr qu'elle va ramener des trucs épais."

Jean-Pierre, le tendre époux Le salon. Le canapé. A côté de la table basse. Dessus, un verre posé. La télé est allumée et son écran s'agite. Jean-Pierre aussi. "J'ai entendu l'info au JT. C'est reparti, ça commence demain. Je n'ai pas dormi de la nuit, sommeil. Je me sens à découvert. Je la connais, cela ne va pas faire un pli. Elle va y aller et revenir les bras chargés. Dedans... De fringues. Je le sais d'autant mieux que cela fait douze ans que cela dure avec une régularité de métronome. Deux fois par an. En janvier et en juin. Soldes d'hiver, soldes d'été.

Jean-Pierre, le tendre époux

Mais les pires soldes sont bien celles-ci. Probablement dû à la proximité des frasques de fin d'année et celle du premier tiers. Elle va encore ramener mille pulls, deux cent vestes, quatre cent pantalons, trois cent mille robes et deux poches mystère. Elle arrive épuisée, les traits tirés, le porte-monnaie vidé, elle s'écroule sur le fauteuil (tiens un nouveau manteau). Me lance un regard chaviré (tiens, de nouvelles lunettes de soleil). Saute soudainement sur ses pieds (tiens, des nouvelles bottes) et s'exclame sur un ton de petite fille : "tiens, regardes ce que je t'ai ramené" et brandit, telle la Liberté guidant le peuple, les deux sacs mystères. Dedans, des chaussettes. Je le sais sans même les ouvrir. En fait c'est comme un film. Registre comique de répétition. Moi, je suis le spectateur, ou le producteur peut-être.

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J'attends. Je guette. Je n'ose même plus bouger du canapé. Je pourrai trébucher sur les sacs. Avant, je m'amusais à dénicher les paquets cachés. Sous le lit, dans les placards de la cuisine, dans le coffre de la voiture. Je n'en ai pas encore vu dans le frigo, cette année peut-être, ou bien aux soldes d'été alors..."
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