"''Un éléphant qui aurait avalé un rossignol''". La phrase est de Rossini pour décrire un chanteur de son temps, mais comment ne pas y penser en écoutant la voix de Luciano Pavarotti, douceur extrême prisonnière d'un corps de géant ? Avec sa mort, les amoureux de l'art lyrique perdent un ténor capable de réveiller les anges, le plus grand peut-être du XXe siècle. Et la planète pleure un personnage de légende, éminemment populaire.

Des contes de fées, il avait la figure de l'ogre aux proportions rabelaisiennes, 1,90 m pour des kilos incalculables, éternel combat de cet épicurien né dans la région de l'Italie propice aux gourmands, l'Emilie Romagne. Mais c'était, comme le souligne Eve Ruggieri, un "''ogre bon enfant, qui dévorait la vie et ses plaisirs à pleine dent''". Des contes de fées, il avait surtout ce destin incroyable et conquis par la grâce d'une voix "''reçue de Dieu en cadeau''", comme il aimait à le rappeler, et travaillée presque naturellement dans ses plus jeunes années en écoutant chanter son père. Fils d'un boulanger de Modène, Luciano Pavarotti a d'abord puisé son amour de la voix aux sources mêmes du "''bel canto''" italien. "''En Italie, souligne Eve Ruggieri, dans tous les déjeuners, à la fin des mariages et des baptêmes, il y a quelqu'un qui se met à chanter, et ces chansons ont une couleur, une chaleur particulières''". Fernando Pavarotti est de ces chanteurs du dimanche doté, lui aussi, d'une voix céleste. "''Si j'avais eu sa voix, disait son fils, j'aurais vraiment fait une carrière extraordinaire...''". Nourri de mélodies napolitaines et d'airs d'opéra, il est aussi élevé au lait de la même nourrice qu'une certaine Mirella Freni, immense soprano qui restera durant toute sa carrière une partenaire de scène et une amie fidèle.

La Bohême

C'est d'ailleurs avec elle qu'il fait ses débuts dans ''La Bohême'', sur la scène de Reggio Emilia , en 1961. A 26 ans, ce jeune ténor au timbre souple et clair enflamme le public dans le rôle de Rodolphe, l'amoureux transi et parisien de Puccini. Puis, comme souvent dans les carrières de chanteurs, c'est à la faveur d'un remplacement au pied levé qu'il conquiert réellement la critique et le public.

En 1963, à Covent Garden, Giuseppe di Stefano, le grand ténor italien du moment, ne peut pas chanter le rôle. Pavarotti assure la soirée, par ailleurs télédiffusée. Succès immédiat, et première incursion dans sa jeune carrière d'une actrice qui y jouera un rôle déterminant : la télévision. Car très vite, Pavarotti devient un homme de l'image. Bien sûr, il parfait sa technique, en tournée avec la chanteuse américaine Joan Sutherland qui l'aide à assimiler pendant plusieurs mois des « trucs » de professionnel, lui qui travaillera, sa vie durant, de nombreux rôles à l'oreille et à l'instinct.

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Evidemment, sa facilité vocale et son tempérament au panache irrésistible font de lui un homme de scène, adepte des records. En 1972, ses neuf contre-uts, le sommet des aigus pour les ténors, s'envolent sans difficulté lors d'une représentation au Metropolitan de ''La Fille du Régiment'' de Donizetti. Extase du public, qui en redemande, comme à Paris en 1987, où le chef est obligé de le laisser bisser la ''lagrima furtiva'' de "''L'Elixir d'amour''".
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