Dans le bel appartement de l'Upper East Side, au rez-de-chaussée d'un immeuble chic avec portier, les traces de la carrière fulgurante de Lady Evans, alias Tina Brown, s'affichent un peu partout. Au mur, entre les photos de son mari et de leurs deux enfants, sont encadrées des caricatures du New Yorker qu'elle a dirigé pendant six ans. Dans les rayons des étagères du salon donnant sur un petit jardin, sont proprement rangées les reliures de Vanity Fair où elle était rédactrice en chef de 1984 à 1992. Juste après avoir augmenté les ventes de Tatler de 300 % en le reprenant à l'âge de 25 ans. Sanglée dans une petite robe noire avec une grosse ceinture vernie très "Audrey Hepburn", elle m'accueille d'une amabilité professionnelle. Deux mois après sa sortie aux Etats-Unis, sa "Chronique intime" de Diana est toujours en tête des ventes. Très intuitive, avec une réserve sans doute héritée d'une timidité surmontée, elle dit toute la vérité de la plus humaine des icônes.

De nombreux livres ont déjà été publiés sur la princesse Diana, quelle était votre ambition en écrivant cette chronique ?
Je voulais saisir l'ensemble du contexte, aborder non seulement la personnalité de la princesse, mais les "années Diana". Je me suis penchée, à travers elle, sur l'histoire de la famille Spencer, la Monarchie et son rapport aux médias. On a beaucoup écrit sur elle, mais en cherchant la révélation, les auteurs se sont moins documentés sur ses origines et le contexte dans lequel elle évoluait.

Qu'est-ce qui vous a inspiré chez elle ?
Diana est digne des plus grandes héroïnes de la littérature, à mi-chemin entre "Madame Bovary" de Flaubert et "Emma" de Jane Austen. J'ai voulu construire mon livre comme un roman vrai et la montrer dans toute sa complexité.

Vous avez déjeuné avec la princesse et Anna Wintour six semaines avant sa mort. A quel point la connaissiez vous ?
Je la connaissais par mon travail de journaliste. Je n'étais pas une amie de la princesse, mais je l'ai rencontrée suffisamment souvent lors d'événements mondains pour avoir une bonne idée de qui elle était. Comme j'avais écrit dans Vanity Fair un article assez controversé sur elle : "La souris qui rugissait", j'étais trop polémique à ses yeux pour pouvoir l'interviewer. A l'époque ce fut un scandale parce que j'étais la première à mettre de sérieux bémols au conte de fée. La famille royale avait bien sûr nié en bloc, mais lors de notre déjeuner, quelques semaines avant sa mort, Diana a ri et a plaisanté en reconnaissant que j'avais eu raison. Ces trois heures passées ensemble, m'ont permis d'affiner la vision que j'avais d'elle.

Diana a ouvert de nouvelles perspectives

Dix-huit mois de travail sur sa vie ont-ils changé l'opinion que vous aviez d'elle ? Beaucoup. Au départ, je me demandais si je pourrais garder un véritable intérêt pour elle. En général, je me passionne pour de grands auteurs ou des hommes politiques, je craignais que cette histoire, et Diana elle-même manque de profondeur intellectuelle. Mais elle s'est révélée infiniment plus intéressante que je ne l'avais imaginé.

Avez-vous découvert des aspects de la princesse que vous ne connaissiez pas ? J'avais sous-estimé son habileté dans son rapport aux média. Toute l'affaire du livre d'Andrew Morton, auquel elle s'est confiée en cachette, au nez et à la barbe de la famille royale, était incroyablement audacieuse et complexe. Elle était, dans ce domaine, d'une intelligence rare. J'ai aussi beaucoup appris sur son enfance. Je ne m'étais pas rendu compte à quel point la famille Spencer était déchirée. Nous savions tous que la mère de Diana était partie, que les enfants détestaient Raine, leur belle-mère, mais leurs conflits dépassent l'entendement. Son grand-père, Jack Spencer était un fou complet. Sa grand-mère, Lady Fermoy, a témoigné contre sa propre fille, Frances, pour que Johnnie Spencer obtienne la garde des enfants. C'est une inimaginable trahison. Comment peut-on faire cela à sa fille ? Etre le témoin surprise qui lors du jugement dit de sa propre enfant qu'elle est une mère déplorable ? Elle a d'ailleurs tourné le dos à Diana de la même manière des années plus tard.

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En dépit de leur histoire prestigieuse, les Spencer n'étaient pas selon vous, une bonne alliance pour la famille royale... J'ai été amusée et stupéfaite de penser que les Windsor aient pu trouver ce mariage approprié. Un examen un peu plus attentif aurait montré à quel point cette famille était névrosée. Je crois qu'ils auraient eu moins de problème avec la fille d'un banquier ! Mais j'imagine que vu de l'extérieur, les fragilités des Spencer ne se voyaient pas... En même temps la princesse a brillamment joué son rôle. C'est toute l'ambiguïté de Diana. En dépit de ses problèmes, elle n'a jamais déçu son public. Aucun membre de la famille royale, à l'exception de la reine mère, n'était aussi doué qu'elle pour répondre aux attentes du peuple anglais. Elle a même fait mieux que la reine mère parce que cette dernière respectait trop les usages. Diana a ouvert de nouvelles perspectives.
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