Sous la mèche brune et l'allure nonchalante du dandy, le regard était sombre et cachait à peine une mélancolie, une tristesse de vivre que Jean-Claude Brialy dissimulait sous la politesse des grands seigneurs, l'humour. Son élégance affectée, sa gestuelle, son port de tête, sa manière de vous fixer dans les yeux, le visage légèrement incliné, rien chez lui ne faisait oublier l'éducation qui lui venait de son père, militaire de carrière.
A la fin des années 30, Monsieur l'officier entraîne les siens au hasard de ses affectations. Jean-Claude naît à Aumale, le 30 mars 1933, dans cette Algérie encore française dont il conservera, jusqu'à y retourner voici quelques mois, le souvenir indélébile des saveurs, des senteurs et de la vie au soleil. "''Bien sûr, ma patrie c'est la France, disait-il. Mais je suis viscéralement attaché à l'Algérie''".

Dans son premier livre de souvenirs, Le Ruisseau des singes, il racontait la maison familiale, l'endroit où ses parents l'emmenaient enfant, à 40 kilomètres de Blida, dans une petite vallée au milieu de la montagne. "''Des centaines de petits singes à demi sauvages vivaient là : ils venaient à la rencontre des visiteurs, chercher à manger ou jouer avec eux, couraient et sautaient dans tous les sens. L'endroit était pour nous un véritable paradis.''"

En 1942, la famille rejoint le continent, ce seront Marseille, Issoire, et Angers, rue Mirabeau, où il dîne, comble de l'abomination pour cet esthète en herbe, sur d'affreuses toiles cirées. En classe, Jean-Claude fait le pitre, multiplie les imitations, cherche à attirer l'attention et se fait renvoyer d'un peu partout. Rien n'y fait, il demeure le "beau Jean-Claude", le surnom un brin humiliant que les siens lui concèdent. Il sera comédien, il le veut, plus que tout. Papa et Maman vivent à Strasbourg, il deviendra l'élève, guère assidu, du centre d'art dramatique. Prix d'interprétation en poche, il continue d'apprendre son métier au centre dramatique de l'Est. Direction Paris, avec en guise d'encouragement l'anathème parental : "''Va boire la tasse, petit singe !''"

Jusqu'aux dernières heures...

1958, la scène se passe sur la croisette comme on dit au théâtre. Sort d'une voiture décapotable un jeune homme beau comme le diable, terriblement séduisant dont la voix légèrement voilée est un charme de plus. Jean-Claude Brialy triomphe dans Les Cousins, de Claude Chabrol, et ce prince d'un genre cinématographique délicieusement nouveau et insolent impose une vague que d'aucuns prétendent nouvelle. Arrivé quelques années plus tôt dans la capitale sans un sous en poche, vivant dans une minable chambre de bonne, Jean-Claude a d'abord mangé de la vache maigre. Sa chance fut de croiser Jean Marais et Jacques Rivette, l'un des piliers des Cahiers du Cinéma.

Autres temps, autres mœurs. Brialy est désormais l'homme d'une bande, on y embrasse Bernadette Lafont et son mari Gérard Blain, archange foudroyé trop tôt, ou Anna Karina, qui déjà travaillent avec Pierre Kast ou Jean-Luc Godard. Louis Malle a révélé Jean-Claude dans Ascenseur pour l'échafaud. Le Beau Serge lui vaut le vedettariat et l'on s'arrache déjà les fines réparties, les anecdotes croustillantes de celui que l'on nomme le Cary Grant français. Ce jeune Guitry, cet esprit de Paris, ce dilettante acharné sait-il en ces années fastes qu'il passe à côté de sa carrière, que d'autres beaux ténébreux, saluons Sami Frey, vont se tailler la part du lion dans des distributions signées Clouzot ?

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Jean-Claude Brialy affecte un style qui va lui coller à la peau comme un masque fatal. Il entre en mondanités comme d'autres en religion. Proche des duchesses comme des gigolos, il est l'ami d'Alain Delon et de Romy Schneider, on se souvient du film Christine, et s'il veille tendrement sur ce jeune couple à orages, c'est pour mieux transmettre ce culte si paradoxal de l'effacement de soi, son goût pour les aphorismes doux-amers : "l'amitié, c'est la quille du navire, et la voile en est l'amour. Elle vous entraîne vers Cythère ou vers un naufrage."De son côté, Cocteau assurait "''je fais mieux l'amitié que l'amour''".
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