A 18 ans, Lorenzo Delloye, fils d'Ingrid Betancourt, a dans les yeux la détermination de sa mère, dont il parle avec l'amour d'un fils, devenu trop tôt un homme. Propos recueillis par Pauline Sommelet.

Vous venez de diffuser un message à votre mère sur les ondes de RFI. Dans quel état d'esprit êtes-vous ?

Lorenzo Delloye : "C'est une sensation très bizarre, parce que je sais que ma mère a écouté ce message, et j'espère lui avoir donné tout l'espoir dont elle a besoin. Bien sûr, je vais continuer à lui en envoyer trois fois par semaine. J'espère lui avoir redonné un peu de force. Il n'y a pas un jour où je ne pense à elle. Je ressens un mélange de tristesse et de joie, tristesse de savoir qu'elle est dans cette jungle depuis tellement longtemps, joie de savoir qu'elle a pu m'écouter, joie de savoir que maintenant il y a une mobilisation internationale qui se crée et qui va peut-être réussir à convaincre le président Alvaro Uribe que la vie n'a pas de prix, que l'humanitaire passe bien avant la guerre. Lui demander d'arrêter de faire des comparaisons avec le nazisme. Qu'il se rende compte qu'on parle d'otages qu'il a le pouvoir de libérer, et que ça fait six ans qu'il s'en moque. Est-ce normal pour un chef d'Etat de se moquer de la vie des otages, alors que la Colombie a signé la Convention de Genève ? Est-ce normal pour une démocratie ?"

Où étiez-vous quand vous avez reçu la nouvelle qu'elle était vivante ?

LD : "J'étais chez moi à Paris, mon père m'a appelé à 7 heures du matin, et il m'a dit, presque en me criant dessus : "''Lorenzo, ta mère est en vie, ta mère est vivante, c'est sûr. On a reçu une preuve de vie''". C'était vraiment très fort. J'ai eu un sentiment d'énorme soulagement qui m'a envahi d'un coup, et j'ai pensé : c'est bon, on va encore voir une vidéo où elle est très forte, où elle a un charisme incroyable. Quand j'ai vu la vidéo sur le site du Figaro, et que je me suis rendu compte... ça a été un moment assez dur de réaliser à quel point les camps des Farc sont un goulag itinérant, à quel point ma mère, maintenant, se sent désespérée. J'ai vu à travers cette vidéo, et encore plus avec la lettre, ce qu'est la réalité d'un otage."

Une lettre bouleversante

La lettre, justement, est bouleversante et révèle l'extrême faiblesse de votre mère. Mais elle contient aussi des choses très positives...

LD : "Elle démontre toute sa force, c'est tellement bien écrit, c'est incroyable. Mais vous vous êtes tous rendus compte aussi qu'à travers cette lettre, à la manière dont elle s'adresse à chacun de nous en disant : "''je vous aime''", elle écrit un testament. Quand on écrit un testament, on n'y croit plus. J'espère que les messages qu'on lui a fait passer ce matin vont lui permettre de recommencer à y croire, de reprendre goût à la vie."

Pour vous, l'action menée par Nicolas Sarkozy représente un réel pas en avant ?

LD : "Enorme, car derrière cette action se dessine une mobilisation internationale qui n'avait jamais eu lieu auparavant. Tout le monde est concerné, le gouvernement français s'est complétement engagé. C'est aussi la première fois qu'un chef d'Etat envoie un message aux otages pour leur redonner espoir, s'adresse à maman pour lui dire de tenir le coup, et parle directement au chef des Farc pour lui dire qu'il a la lourde responsabilité de garder ma mère en vie et de la sortir très bientôt. Pourquoi le président Uribe n'a jamais fait ça ? Est-ce que c'est comme ça qu'un chef d'Etat doit agir envers les otages qu'il a la responsabilité de libérer ? On sait pertinemment qu'une opération militaire les conduirait à la mort, et pourtant il ne pense qu'à ça. On a déjà eu une preuve avec les onze députés qui ont été assassinés. S'ils pouvaient revenir de leur tombe, à mon avis, ils diraient tous au Président Uribe : Ne faites plus jamais ça !"

Qu'attendez-vous des prochains jours et des prochaines semaines pour l'avancée des négociations ?

Publicité
LD : "Le plus important reste la mobilisation, surtout aux Etats-Unis qui ont une très forte influence sur la Colombie, ce qui peut en quelque sorte forcer la main du Président Uribe. L'identification des otages américains a été très importante, et ma soeur Mélanie, qui fait ses études à New York, se bat pour maintenir la mobilisation là-bas. Nous sommes tous les deux dans le même état d'esprit, nous savons qu'on est à un tournant, qu'il y a urgence. J'espère que ce sera suffisamment fort pour convaincre le Président Uribe de se réconcilier avec le président vénézuélien Hugo Chavez, qui représente un élément essentiel de l'accord militaire. Et j'espère que toute l'Europe va continuer à redoubler d'efforts parce que c'est un médiateur idéal."
Publicité