Madame "tout le monde" boit...

FemmesPlus : L'alcoolisme est un tabou. Pourquoi est-il même un tabou absolu quand il s'agit de celui des femmes ?

"Madeleine Melquiond : Chez l'homme, le fait de boire est socialement beaucoup mieux accepté que pour une femme. Que les hommes boivent entre eux ne choque personne. Il y a une espèce de complaisance de la société envers cet alcoolisme qui ne dit pas son nom.
Mais pour une femme, c'est beaucoup moins admis. Derrière l'image de la féminité, il y a celle de la mère, qui se doit d'être parfaite pour ses enfants. Donc sobre.
Quand une femme boit, on l'imagine tout de suite débraillée, vulgaire, négligente.
Or, en ce qui me concerne et pour avoir été en contact avec d'autres femmes alcooliques, je peux dire qu'il y a beaucoup de "Madame tout le monde" qui boivent. Des femmes "bien sous tous rapports" mais extrêmement malheureuses parce qu'elles sont dans l'impossibilité de se confier à leur entourage."

Parler de son alcoolisme
Vous parlez justement du déni, à la fois de l'alcoolique lui-même et de son entourage, qui l'empêche de sortir de la dépendance...

"L'alcoolique se voile la face et refuse d'admettre qu'il est malade. Ce serait reconnaître sa faiblesse. J'étais bien consciente du problème, mais je n'arrivais pas à en parler.
Ce déni peut durer des années. Mais tant qu'on n'a pas brisé le silence, on n'avance pas. On reste dans son enfermement.
Mon plus grand regret est d'avoir infligé cette situation à mes enfants. Mon premier déclic, je l'ai eu quand j'ai enfin pu me confier à une amie. Cela m'a aidé à crever la bulle d'isolement dans laquelle je me réfugiais, dans laquelle je me complaisais même.
Parler à d'autres alcooliques est aussi très stimulant, parce qu'on se rend compte qu'on n'est pas seul à souffrir de cette maladie. Mais c'est essentiel d'en parler à d'autres, non alcooliques."

__Comme la dépression autrefois__

Si vous témoignez, c'est justement pour briser ce silence ?

"Oui. Pour inciter les alcooliques à se confier, mais aussi pour dire à ceux qui ne boivent pas que les alcooliques sont en souffrance profonde. En lutte intérieure permanente avec une sorte de corps étranger dont ils n'arrivent pas à se libérer. Ce n'est pas du laisser aller comme on pense souvent. Ce n'est pas avec un peu de bonne volonté, en se changeant les idées qu'on va s'en sortir. Aujourd'hui, on parle d'alcoolisme comme on parlait de dépression il y a vingt ans. On a beaucoup de mal à admettre qu'il s'agit d'une réelle maladie, contre laquelle n'existent à ce jour ni médicaments, ni produits de substitution.

Abstinence ou détachement...Aujourd'hui, vous n'êtes plus dépendante, mais pas non plus abstinente. N'est-ce pas contradictoire ?

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J'ai acquis une forme de sérénité qui fait que je ne suis plus dans l'attente désespérée de la première gorgée. Je bois encore, le soir, deux bières. Mais depuis trois ans, ma vie ne tourne plus autour de l'alcool. Je n'exclus pas complètement la rechute, de même que je n'exclus pas d'être un jour totalement abstinente. Mais pour moi, l'abstinence n'est pas un but en soi. Je lui préfère la notion de détachement.

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