Marina Karmochkine, médecin, est spécialisée en immunologie. Dans son livre "Saurai-je parler du sida ?", partagée entre espoir pour la recherche et amertume face au relâchement de la prévention, elle dresse un bilan de vingt années de lutte contre le VIH et nous livre ses inquiétudes. Témoignage.

L'épidémie se féminise
"En France, il y a 140 000 personnes séropositives, dont 40 000 qui ignorent leur statut sérologique. 7000 personnes chaque année sont contaminées, dont 40 % de femmes. L'épidémie de VIH se féminise : les rapports hétérosexuels sont un des modes de transmissions dominants. D'autre part, beaucoup de femmes d'Afrique subsaharienne viennent en France se faire soigner.
Pour les femmes, à l'annonce d'une séropositivité, la première question qui se pose, c'est : "''est-ce que je vais pouvoir avoir un enfant ?''". Cette question de la maternité renforce la complexité de la séropositivité des femmes. Il y aussi le poids du secret, choisir à quel moment parler de sa séropositivité à son partenaire."

Donner la vie malgré tout
"Quand une femme séropositive nous parle de son désir d'enfant, cela signifie une grossesse à risques, des consultations tous les mois. Mais c'est un domaine où nous avons fait beaucoup de progrès. Sans traitement, un quart des bébés étaient contaminés. Aujourd'hui, on peut diminuer considérablement la quantité de virus dans l'organisme. Actuellement le risque de transmission de la mère à l'enfant est de 1 %. Une femme séropositive bien prise en charge a 99 % de chances de ne pas transmettre le virus à son enfant. On sait que le traitement est efficace mais on ne connaît pas sa toxicité et nous devons rester extrêmement vigilant."

Silence = mort
Question brûlante, parle-t-on assez du sida ? Marina Karmochkine est formelle : "Les médias ne parlent plus du VIH. Autour de la maladie, c'est le silence. Dans les années 90, la pire période de l'épidémie, les activistes prenaient beaucoup la parole. Les temps ont changé et on considère désormais que le problème du sida est résolu. Du coup, il n'y a plus de prévention et des idées fausses circulent. "

On en meurt encore

On en meurt encore Il existe des populations encore plus vulnérables. Parmi elles, les jeunes. De plus, "ils ne se sentent pas concernés. Les étudiants que je rencontre pensent qu'on a un vaccin, que c'est bénin, que la pilule protège du sida... Dans mon service, à l'hôpital Georges Pompidou, je vois beaucoup de jeunes qui se contaminent, il y a un gros relâchement de la prévention chez les homosexuels. Pour nous, soignants, c'est très douloureux à vivre, après plus de vingt ans de lutte ! Des hommes et des femmes hétérosexuels français se contaminent, simplement parce qu'ils ne pensent pas à se protéger ! Pourtant, il est bien moins contraignant d'avoir des rapports sexuels protégés que de flipper et venir consulter en urgence. Le sida est une maladie grave, on en meurt encore."

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Médecin et compagnon Le traitement du sida est au long cours, pour une bataille qui se vit à deux. "Mes patients, très divers par leurs personnalités, leurs parcours, m'ont beaucoup appris. Nous accompagnons nos patients durant de longues années, à tous les moments de la vie, pour un mariage, un deuil, une naissance. C'est une approche très globale de la médecine et à vrai dire, je ne pensais pas parler autant de sexe et de mort dans mon métier. Et puis il y un grand dynamisme de la recherche dans notre domaine. Quand on tient la main d'un malade en fin de vie, qu'on est dans le deuil, on est aussi tiré en avant par l'espoir d'un nouveau traitement, d'un nouveau protocole."

Saurai-je parler du sida ? Un médecin face à la banalisation, First Editions, 12,90 €.