Sélection en termes de productivité

« une multinationale que je désignerai sous le nom de SC Farb »: le sceau du mystère est apposé sur ce récit que l'on aborde comme un rapport construit, précisement et méthodiquement, par un personnage principal alliant concision et acuité analytique: il est psychologue, quel meilleur profil pour explorer les intériorités? L'homme est tout entier tourné vers son travail, on le devine, jusque dans son expression et son utilisation du temps libre, qui semble aspiré par des « séminaires » de l'entreprise. Ces derniers se basent sur l'« agressivité naturelle » des employés, qui doivent alors démontrer leur motivation sur le seul critère de la productivité de la multinationale: « séminaires », comme les séminaires de formation religieuse, puisque la foi en le système est centrale. Et la question humaine? Nulle part.

Rapports professionnels encadrés

Une chaleur est définitivement absente dans les rapports que développe le psychologue avec ses collègues: il est assigné à une mission de quasi-espionnage par un de ses supérieurs, Karl Rose. Celui-ci lui ordonne de rédiger un rapport sur la santé mentale du directeur de la filiale française de SC Farb, Matthias Jüst, qu'il soupçonne de sénilité. « En le quittant, j'eus le sentiment d'avoir été très subtilement manipulé » avoue le psychologue, cherchant certes à accuser, mais aussi, et c'est le plus important, à s'innocenter. Il va en effet mettre à jour un véritable noeud de secrets, prenant sa source plusieurs générations auparavant, dans l'époque trouble de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne, à l'heure où l'on fait disparaître les individus dans la nuit et le brouillard (Nacht und Nebel, le nom de code nazi condamnant tout opposant à disparaître dans le "secret absolu"). La question humaine? On l'élude.

Le télescopage de différents dialectes

Mathieu Amalric dans La Question humaine, de Nicolas Klotz

Se reposer sur l'étymologie des termes aurait été facile: « travail » vient du latin tripalium, l'instrument de torture. L'auteur va plutôt s'appuyer sur la cohabitation de plusieurs dialectes contemporains, qui ne vont cesser de se répondre. Un mystérieux correspondant fait parvenir à Jüst et au psychologue des lettres incroyablement composées, dotées d'une « plasticité psychique » et dressant incontestablement des parallèles entre le langage de la gestion des ressources humaines d'une entreprise et celui de l'extermination systématique d'un peuple. Une note technique tombe entre les mains de l'enquêteur-psychologue: le texte remonte au 5 juin 1942, et décrit les optimisations à apporter à des camions mobiles d'extermination. Les termes techniques abondent, jusqu'à cette dénomination du chargement par cette formule, « Stückzahl », c'est-à-dire le nombre de pièces. La question humaine? Nous n'avons même pas de mot pour la désigner.

Salariés de l’Histoire

Publicité
Publicité
« C’est le mal écrit, le mal dit, la malédiction de toute cette histoire » assure un personnage: les couches lexicales se superposent, les portées musicales viennent s'ajouter aux deux registres précédents. Autrefois unis dans un quatuor, les protagonistes de cette guerre larvée se déchirent à présent. « Vous verrez, monsieur, vous verrez jusqu'où peut aller la méchanceté des hommes. » : dans un monde où nous sommes tous coupables de tout, pour paraphraser Dostoïevski, l'homme a bien une influence sur le réel et l'Histoire: « Les évènements, les histoires dont nous ne voulions être que les témoins, les acteurs secondaires, les narrateurs parfois, resserrent un jour sur nous le spectre de leur évidence. » Faire face à la question première, se débarasser des « habilités » de la conscience (comme le père de Matthias Jüst qui reporte sa culpabilité sur son fils), voilà les prémisses de la réponse. C'est vous qui devez poser la question humaine.

Informations pratiques:

François Emmanuel, La Question humaine, Le Livre de Poche