Spencer Tracy dans le film de John Sturges

Quand l'écriture naît de l'exil

Ernest Hemingway ne poursuit pas ses études après le lycée car il souhaite se consacrer à l’écriture. Il débute sa carrière de journaliste au Kansas City Star. Il travaillera quasiment toute sa vie en tant que correspondant étranger à travers le monde pour divers journaux. L’écriture journalistique influencera directement son style épuré et factuel. C’est avec L’adieu aux armes qu’Hemingway acquiert une réelle notoriété en 1929, déjà en partie établie grâce au Soleil se lève aussi trois ans plus tôt. Le roman, d’inspiration autobiographique narre une histoire d’amour entre un officier américain, le lieutenant Henry et une infirmière anglaise, Catherine Barkley (histoire inspirée de celle qu’Hemingway lui-même a vécu avec une infirmière alors qu’il était blessé en Italie) pendant la Première Guerre mondiale, en Italie. Le titre anglais A Farewell to Arms rend bien compte de la double tension du roman, celle de l’histoire d’amour et du récit de guerre, « arms » signifiant à la fois les bras (de l’aimé), et les armes. La critique a souvent considéré L’adieu aux armes comme le roman le plus accompli d’Hemingway. Les descriptions de la vie pendant la Première Guerre mondiale et immédiatement après sont absolument saisissantes et rendent compte à l’aide d’une prose révolutionnaire de la complexité psychologique de ses personnages. La scène de la retraite des troupes italiennes demeurent aujourd’hui l’une des évocations les plus marquantes de la guerre dans la littérature américaine. Le récit témoigne de manière incisive de la détérioration des capacités de rationalisation et de jugement moral des soldats par l’exercice répété du combat. Il n’est pas pour autant un pamphlet contre la guerre, mais plutôt le récit d’un monde abject et vain dont la guerre ne serait qu’une conséquence. L’œuvre propose également une réflexion d’une grande profondeur sur l’amour. Elle en souligne le sens face à la vacuité des concepts abstraits tels que l’honneur.

Croquis de la génération perdue

L’expression rendue célèbre par l’épigraphe du Soleil se lève aussi (1926) concerne la génération d’écrivains américains expatriés à Paris après la Première Guerre mondiale. Elle devait servir de titre au roman qui conte les joies et les désillusions de jeunes américains vivant à paris mais Hemingway a finalement choisi une citation plus optimiste de l’Ecclésiaste, pour conserver l’irrévocabilité de la perte en épigraphe. Elle renvoie à des artistes de renommée tels que Fitzgerald, Dos Passos, T.S Eliot et bien sûr Ernest Hemingway. C’est Gertrude Stein qui attribue ce qualificatif au groupe d’écrivains qui se réunit régulièrement dans son salon dans les années 1920. Hemingway révèle dans Paris est une fête qu’elle tiendrait l’expression d’une conversation avec son garagiste, qui qualifiait ainsi les hommes qui avaient traversé la Première Guerre mondiale. Ce serait à partir de là que Stein aurait baptisé le groupe d’auteurs. L’expression met en relief la perte de transcendance, de valeurs, le désenchantement qui a frappé les hommes qui ont vécu la première guerre mondiale. Elle évoque également les nombreux hommes disparus pendant la guerre. C’est bien ce désenchantement qui est au cœur de la prose de l’auteur, qui nous livre bien souvent l’image d’un monde violent et dépourvu de sens.

L’Homme et la nature

Ernest Hemingway

Le vieil homme et la mer (1952) demeure de nos jours l’un des romans – si ce n’est le roman - les plus appréciés d’Hemingway. Cet œuvre courte, parfois considérée comme une nouvelle, écrite alors que l’auteur luttait plus que jamais contre la dépression et un début de démence, se caractérise par une intensité rare. Le roman remporte le Prix Pulitzer en 1953, et a contribué à l’obtention du Prix Nobel de Littérature par son auteur l’année suivante. Il insuffle un renouveau dans la production littéraire d’Hemingway en l’inscrivant dans la lignée du Moby Dick de Melville et de L’Ours de Faulkner. Le récit dépeint l’histoire d’un vieux pêcheur cubain, Santiago, qui, frappé par la malchance, ne parvient plus à attraper de poisson depuis 84 jours. Il décide de partir en mer pour affronter le sort, et dépasser son propre record. S’en suivent cinq jours de lutte intense et sans répit avec un gigantesque espadon, jusqu’à la mort de l’animal. Mais en ramenant son adversaire, Santiago subit l’attaque des requins, qu’il ne parvient pas à repousser et l’espadon est dévoré. Santiago rentre détruit, blessé, mais en héros malgré tout, car il a réussi à dépasser ses limites, « Un homme ça peut être détruit, mais pas vaincu.» nous dit le narrateur. Ce que cette parabole questionne, c’est la place de l’homme dans la nature, sa place dans un monde qui semble conçu pour le détruire. Il ne s’agit pas là d’une lutte entre l’homme et la nature, mais de l’inscription de celui-ci dans une immanence, dans un tout qu’il forme avec la nature. L’espadon est perçu par Santiago comme un adversaire valeureux, pour qui il éprouve le plus grand respect, et avec qui il livre un combat d’égal à égal.

L’affirmation des valeurs

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Le roman place au centre de sa réflexion des valeurs telles que la détermination et la fierté. Santiago, à l’image des héros antique, subit une épreuve au cours de laquelle il doit faire preuve de bravoure et d’endurance. Une quête qu’il s’impose par fierté, pour prouver, au monde, à lui-même, et au sort qu’il maîtrise son art. Et bien que Santiago ne cesse de s’excuser à son adversaire après qu’il ait été dévoré par les requins, sa fierté n’est pas objet de condamnation dans le roman, elle est la motivation que permet d’achever le dépassement de soi, elle est la plus grande ressource de Santiago, qui lui permet de défier les forces de la nature. Hemingway suggère ici que la victoire n’est pas la source de l’honneur. Santiago tire sa fierté d’avoir agi avec courage et volonté. Le trophée que représentait le poisson est une récompense plus éphémère que la poursuite de valeurs qui constituent la masculinité selon Hemingway.

Informations pratiques:

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, Folio