Ils se rencontrent en 1948, à Vienne, en Autriche. Il a 27 ans et est roumain. Il a survécu à l’horreur des camps, alors que ses parents y sont morts. Elle a juste 21 ans et est autrichienne, d’une famille activiste nazie.

Tout semble les séparer. Pourtant Paul Celan et Ingeborg Bachmann se reconnaissent comme deux êtres d’élection, unis par le souffle de la poésie, cette poésie à laquelle tous deux dédient leur vie… et leur amour.

Leur correspondance est un formidable voyage dans le cœur des mots et dans le verbe des sentiments. Car ici tout est miroir, tous est sens. Il l’appelle « l’étrangère aux cheveux nuage », elle le voit comme « un homme au manteau noir ». Elle l’inspire, il la transporte. Leur histoire est impossible, autant qu’improbable. Elle se vit de leurs songes, mais se laisse rattraper par le réel.

Paul Celan part vivre à Paris. Il lui écrit « "Tu étais, quand je t'ai rencontrée, les deux pour moi : le sensuel et le spirituel.". Un imparfait qui espère encore. Petit à petit les lettres s’allègent, mais l’œuvre de chacun prend forme. La correspondance vient sonner en creux le glas de la relation, alors qu’en même temps l’échange de lettres en confirme le terreau poétique.

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Paul Celan publie alors Pavot et Mémoire, un recueil qui réunit une grande partie des poèmes offerts à sa belle avec pour dédicace: "Pour Ingeborg. Une petite cruche de bleuité." Ingeborg Bachmann lui répond par une autre dédicace portée sur son livre, Le Temps en sursis : "Pour Paul – échangés pour être consolés". Entre Paris et Vienne, naît une valse entre les échanges de lettres et les publications de livres. Entre les larmes et les rêves.

Paul et Ingeborg ne se retrouveront qu’une seule fois, en 1957, à un congrès littéraire à Wuppertal. Intenses instants éphémères, rendez-vous d’un destin qui les inscrit désormais comme siens. Paul Celan comprend qu’Ingeborg est son infini « temps du cœur ». Elle comprend que leur poésie se nourrit l’un l’autre, plus que de toute autre chose.

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Il se suicide en 1970. Dans son ouvrage« Un jour viendra », elle confesse : "Il était ma vie. Je l'aimais plus que ma vie.". Aveu post mortem, acceptation de l’inéluctable mystère de leur union. Elle le rejoint paisiblement en 1973. Seul le royaume des morts unit à jamais les grands amants de la littérature. Et seule la poésie inscrit pour toujours les mots de leur union.
Le Temps du Coeur. Correspondance d'Ingeborg Bachmann et Paul Celan. Traduit de l'allemand par Bertrand Badiou. Editions Le Seuil.
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