L'une a 25 ans, l'autre 26. Toutes deux sont Parisiennes. Des beaux quartiers. Toutes deux sont catholiques, mariées et profs en collège et lycée. Jusque là, rien ne sépare Bénédicte et Aurélie. Et pourtant...
Depuis deux ans, Bénédicte quitte chaque matin le centre de Paris pour rejoindre l'Alma et la Rochefoucault à l'ouest de la ville, où elle enseigne l'histoire et la géographie. La crème de la crème des lycées parisiens.
Aurélie, elle, se lève à 5h 30 chaque matin. Direction : Sarcelles en Seine-Saint-Denis. Début des cours : 8h 00. Vingt-deux heures de cours par semaine et chaque jour, elle passe 3 heures et demi par jour dans les transports, métro et RER confondus. Un choix "pour aller voir ailleurs et sortir de son milieu".

"Je vivais avec des clichés dans la tête"
Aurélie et Bénédicte ont toutes deux choisi l'enseignement privé. L'enseignement, Aurélie n'en démord pas depuis ses treize ans quand elle décide de devenir prof. Mais pour elle aussi, ce sera le CAFEP (certificat d'aptitude aux fonctions de maître dans l'enseignement privé) qui ouvre les portes du privé, et non le CAPES (certificat d'aptitude au professorat dans l'enseignement secondaire). Quelques remords en tête et avec la ferme intention de "dépasser son complexe de Neuilly" dit- elle en souriant, elle postule dans les lycées réputés "difficiles". "J'avais conscience que je vivais avec des clichés dans la tête. J'avais 22 ans, j'aurais pu postuler dans le seizième arrondissement et y rester enterrée toute ma vie. Quand tu es prof, tu n'as pas vraiment d'évolution de carrière possible". Quand elle voit que l'unique privé de Sarcelles recherche un prof de Français et de Latin, cette jolie blonde aux yeux bleus saute sur l'occasion.

Mes élèves sont motivés A la même époque, Bénédicte a d'autres préoccupations : ses enfants. "J'ai voulu que mes enfants ne pâtissent pas du fait que je travaille. Et le métier que j'ai choisi peut laisser pas mal de temps libre". Elle opte alors pour un deux tiers temps dans les lycées parisiens d'élite, à quelques stations de métro de chez elle. "J'ai conscience que je travaille dans des conditions exceptionnelles. Je ne hausse jamais la voix. Mes élèves sont motivés et très bosseurs. Au lycée, leur but, ce n'est pas le bac, il y a 100 % de réussite. C'est la prépa, et la bonne prépa".

Mes élèves sont motivés

Des conditions de vie déprimantes Sarcelles-le 7e arrondissement. Même dans le privé, entre la banlieue nord et l'arrondissement le plus cher de Paris, entre les élèves Diesel-Converse-Ralph Lauren de "La Roche" et les Fatima, Mehdi et Amadou du collège de Sarcelles, il y a un monde... "Ici, le recrutement n'est pas fait à partir des notes ou des critères religieux. C'est juste les parents, qui, à un moment donné, veulent que leur enfant aille dans le privé pour recevoir un enseignement qu'ils estiment de qualité", explique Aurélie.

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L'une comme l'autre dit n'avoir aucun mal à asseoir leur autorité, à se faire respecter, à rester féminines. Stressées ? Aurélie préfère se dire "crevée" par ses longues journées, elle qui préfère se cacher derrière un mur de froideur et de sévérité pour se faire respecter. Bénédicte, elle, passe un temps fou sur ses copies, mange parfois une "tomate sur le pouce" pour bûcher sur ses copies plutôt que de passer la soirée avec son mari. Mais ni l'une ni l'autre ne redoutent la violence et l'insécurité. " Il y a un mythe autour de la banlieue, constate Aurélie. Les violences, ce sont des cas isolés. Moi, je me verrais très bien vivre à Sarcelles, même si je passe pour la grande bourgeoise là-bas. Et quand il y a des grosses crises, il n'y a plus qu'à se taire et rester assise, avec les jambes qui tremblent". Comme la fois où une de ses élèves l'insulte devant la classe pendant vingt longues minutes. " Ce sont des jeunes qui ont des conditions de vie déprimantes, qui vivent dans des cités dégueulasses, qui n'ont aucun équilibre de vie, qui subissent parfois des violences à la maison. Alors, forcément, il y en a qui pètent les plombs", poursuit-elle. A la fin du collège, un grand nombre est réorienté en BEP, CAP.
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